Discours de Pierre Moscovici « Socialistes, n’ayons pas peur de l’Europe »

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 En adoptant leur projet européen et international, les Socialistes poursuivent la construction de l’alternative à la droite et au sarkozysme pour 2012. Cette projection internationale de la réflexion des socialistes est d’autant plus indispensable que le contexte européen et mondial est indissociable des espoirs comme des craintes des Français. Elle l’est aussi parce que le style et plus encore le projet idéologique du sarkozysme s’expriment pleinement dans le champ européen et international : brutalité, nationalisme exacerbé et dans le même temps profonde volonté de faire rentrer notre pays dans les rangs, ceux d’un Occident sans cesse en guerre, comme ne cesse jamais de l’être Nicolas Sarkozy. Nous proposons aux Français un utile tableau, sans fard, de la réalité européenne et internationale. Rien n’est caché de l’ampleur des tensions internationales, des défis comme des menaces. Car la toile de fond du monde dans lequel vivent les Français, traversé par de multiples tensions économiques, sociales, écologiques, culturelles, religieuses, est rude. Le texte préparé par Laurent Fabius est bien écrit, il est réaliste, il développe une approche équilibrée de la mondialisation: c’est pourquoi je l’ai voté.

J’aurais cependant souhaité que nous ne nous limitions pas à ce constat et que nous soyons plus fidèles encore à notre engagement européen et internationaliste. Nous le devons à tous les Français, et notamment à notre jeunesse, à la fois si avide de connaître l’Europe et le monde et si inquiète des dérives de la mondialisation et de l’état de la planète. J’aurais par exemple souhaité que nous allions plus loin dans les enseignements que nous pouvons tirer des expériences de gauche en cours en Amérique latine qui, bien plus du côté de Lula que de Chavez, nous apprennent beaucoup de la conduite de politiques progressistes dans des sociétés démocratiques et confrontées à la mondialisation. J’aurais voulu aussi que nous tournions le dos à l’impasse dans laquelle la droite s’enferre pour les rapports avec la Méditerranée, le Maghreb et l’Afrique. Le temps est venu pour notre pays de regarder les choses en face : la colonisation fait partie des heures sombres de l’histoire de la République. Cela devra être dit avec la plus grande solennité. Je ne pense pas ici repentance. Je parle d’un travail politique – celui de la mémoire revient librement aux historiens – indispensable pour construire de nouveaux rapports avec le Sud, mais aussi pour que tous les Français, quelle que soit leur origine, puissent regarder ensemble leur histoire et se forger une identité commune ouverte sur l’Europe et sur le monde.

La synthèse que les Socialistes offrent au pays après les déchirements du référendum de 2005 va au-delà du « oui » et du « non », c’était indispensable: tant mieux!

Mais c’est bien sûr s’agissant de l’Europe que nous devrons aller plus loin pour 2012. La synthèse que les Socialistes offrent au pays après les déchirements du référendum de 2005 va au-delà du « oui » et du « non », c’était indispensable: tant mieux! Le constat même de ce qui provoque une si profonde déception à l’égard de l’Europe ne peut être escamoté. Il nous faut certes identifier sans ambiguïté les insuffisances et même les peurs qui minent aujourd’hui le projet européen : peur sociale, peur identitaire, peur démocratique. Mais nous devons aussi, avant tout, même, les dépasser. Notre position ne peut sembler marquée par des regrets pour la réunification du continent européen et des prudences à l’égard d’une plus grande union politique. Je n’ignore pas, pour en avoir été un des acteurs, que l’élargissement aux pays d’Europe centrale et orientale a été fait sans être suffisamment pensé, qu’il n’a pas été accompagné d’un approfondissement suffisant de l’Europe. Il était pourtant plus que nécessaire, historique, après la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’Union soviétique. La réunification de l’Europe, la construction d’une Union de plus de 500 millions d’habitants, à l’heure où la planète s’organise en grands ensembles, sont sans doutes imparfaites. Elles sont toutefois une chance, ne faisons pas la fine bouche. La France doit être au contraire plus fortement présente, plus enthousiaste auprès des nouveaux Etats-mmbres, elle ne doit pas craindre de nouveaux pas en avant. Je n’ignore pas, pour en avoir été un des protagonistes, la blessure que représente, pour la gauche et pour les socialistes, le débat sur les institutions européennes et notre déchirement lors du référendum sur le Traité Constitutionnel Européen. Ce n’est pas une raison convaincante pour renoncer à faire vivre un espace public européen, à proposer de nouveaux progrès de la méthode communautaire, à souhaiter une politisation accrue des nouvelles institutions mises en places par le traité de Lisbonne – un président de la Commission issue des élections européennes, un Président du Conseil européen permanent, un ministre des Affaires étrangères capable de faire entendre une voix européenne. Sur tous ces points, nous devons contribuer à élaborer une vision de la gauche européenne.

C’est pourquoi nous ne pouvons pas nous passer d’un horizon, d’une perspective, d’une vision européenne plus fraternelle, plus partagée, plus intégrée. Notre nouvelle synthèse européenne, celle qui permettra de ré-engager les Français dans la construction européenne, doit tomber du côté de l’ambition d’une Europe politique, protectrice, harmonisée, dotée d’un gouvernement économique et de nouveaux droits pour les salariés. Elle ne peut s’accommoder du repli national et intergouvernemental. Nous devons être beaucoup plus clairs, beaucoup plus ambitieux sur ce terrain. Pour y parvenir, nous devrons aussi répondre à une urgence vitale : la relation franco-allemande est à reconstruire. Les dégâts du sarkozysme sont ici aussi immenses, et d’une grande gravité. Nous devons remettre tout cela à plat avec l’Allemagne, en nous fixant avec elle le cap d’une pleine et entière Union franco-allemande, cadre de moyens d’action nouveaux pour les salariés et les citoyens, moteur retrouvé de l’Union européenne.

Dans une période où l’islamophobie est une réalité, entretenue par un Président qui flirte sans cesse avec les thèses du Front national, ne donnons surtout pas l’impression que l’Europe serait un club chrétien

Je reste aussi favorable à l’adhésion de la Turquie à terme, tout en étant conscient que les conditions n’en sont pas remplies aujourd’hui. Je ne dis pas cela au nom de je-ne-sais-quel angélisme supposé : le réalisme n’est-il pas au contraire ici de prendre la mesure des terribles dégâts que la politique actuelle de la France est en train de provoquer, notamment du point de vue de ce « choc des civilisations » dans lequel Nicolas Sarkozy, nostalgique inavoué de l’administration Bush, veut nous entraîner à toute force ? Dans une période où l’islamophobie est une réalité, entretenue par un Président qui flirte sans cesse avec les thèses du Front national, ne donnons surtout pas l’impression que l’Europe serait un club chrétien. Réaffirmons notre position constante, ferme mais ouverte: la Turquie a une vocation européenne, la finalité des négociations avec elle, si elles aboutissent, est bien l’adhésion. Dans le monde dangereux où nous vivons c’est, j’en suis persuadé, l’intérêt de l’Europe que de voir la Turquie s’arrimer à ses valeurs et lui ouvrir une porte vers l’Orient compliqué.

En ces temps si sombres, où montent les replis nationaux et nationalistes, il revient à la gauche de penser le juste équilibre entre la Nation – si naturellement nôtre car indissociable de la République – l’Europe – si indispensable pour protéger les français et exprimer leurs aspirations – et l’internationalisme – si nécessaire à la paix, à la justice et au développement dans un monde où se qui divise prévaut sans cesse sur ce qui devrait nous réunir. Telle doit être la vision internationale et européenne des socialistes. Notre texte est un premier pas, il n’est pas encore situé sur ce point d’équilibre. J’ai proposé à Laurent Fabius et Jean-Christophe Cambadélis de prendre en compte ces inflexions. Ils ne l’ont pas souhaité, dont acte. Il reste du chemin à parcourir pour faire renaître l’espoir en 2012, en France, dans le monde et en Europe.

Pierre Moscovici

 

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